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Un titre aguicheur pour évoquer l'un des plus grands romanciers actuels, Philip Roth, dont je viens de terminer le dernier roman publié en français chez Gallimard, Exit le fantôme (trad. M.-C. Pasquier).
Ce qui me séduit chez lui, c'est
> les regards sans fard qu'il jette sur l'Amérique, tout en refusant désormais de s'indigner, mais en refusant aussi, misanthropie oblige, toute complaisance envers ses contemporains.
> l'absence d'indulgence envers ses personnages, dont il nous laisse cependant entrevoir les failles, révélant les béances sur lesquelles ils ont essayé de bâtir les murs d'une existence, forcément décevante, forcément frustrante, en s'accrochant cependant à l'espoir qu'un jour, ça marchera.
> le monde des petits Juifs américains, leurs rêves d'ascension sociale et l'humour caustique qu'ils lui inspirent.
> la netteté de son trait quand il campe ses personnages, sans jamais qu'aucun d'entre eux, ni le moindre détail sur eux, ne soit inutile.
Mais ce que j'aime par-dessus tout, c'est le suivre de livre en livre - même si je reconnais ne pas l'avoir lu en entier -, c'est m'émerveiller en voyant comment, de roman en roman, il joue sans jamais lui céder avec la tentation autobiographique. Il y a le recours au double fictionnel, Nathan Zuckermann, que, par lapsus, j'appelle parfois "Lettermann", l'homme de lettres, l'être de papier, fantôme de son créateur. Il y a eu, surtout, dans le Complot contre l'Amérique, la trouvaille extraordinaire d'écrire son autobiographie dans un cadre historique fictionnel ; il imaginait en effet que Lindbergh avait été élu à la place de Roosevelt. C'est loin d'être son meilleur ouvrage, mais la démarche est passionnante : l'auteur-narrateur reste fixe, c'est le monde  qui tourne autour de lui.
Enfin, il a décidé d'aborder le sujet de front dans ce dernier (en date) roman, Exit le fantôme, dont je vais essayer de résumer brièvement l'intrigue. Nathan Zuckermann, devenu, en vieillissant, l'ombre de lui-même, quitte sa retraite montagneuse pour se rendre à New York afin d'y subir une opération. Il tombe là-bas par hasard sur une petite annonce, rédigée par un couple d'écrivains new-yorkais, proposant un échange de maisons pour un an. Intéressé, il décide de les rencontrer et reste fasciné par la jeune femme (de 30 ans, on y revient toujours...), qui l'arrache à son ataraxie septuagénaire. Il rencontre par la même occasion un ami du couple, Richard Kliman, ancien amant de la jeune femme, prêt à tout pour rédiger la biographie de l'ancien maître de Zuckermann, un écrivain désormais oublié, que Kliman entend ramener à la lumière en révélant le "grand secret" qui fournirait aussi la clef de son oeuvre.
Comme à l'accoutumée, c'est dense (un peu moins néanmoins que d'autres), c'est noir, sans grand espoir, mais profond. On peut y lire, en filigrane, outre une allusion assez explicite au Nobel (qu'il doit avoir l'an prochain impérativement !!!), les interrogations de Philip Roth sur ce que deviendra sa propre oeuvre après sa mort : ses stratégies d'évitement de l'autobiographie n'empêcheront pas les biographes de se mettre au travail. Cependant, il leur aura sérieusement miné le terrain en mêlant constamment expérience, fiction, mise en abyme, intra- et intertextualité.
   Une fois que je serais mort, qui pourrait protéger l'histoire de ma vie contre Richard Kliman ? Lonoff n'était-il pas le marchepied littéraire qui lui permettrait de m'atteindre ? Et quel serait mon *** (ici, j'évite un spoiler) ? En quoi aurais-je failli au rôle d'être humain modèle ? Ah, mon grand secret honteux à moi. Il y en aurait forcément un. Il y en aurait forcément plus d'un. C'est incroyable, quand on y pense, que tout ce qu'on a pu réussir, accomplir dans la vie, quelle qu'en soit la valeur, s'achève par le châtiment d'une inquisition menée par votre biographe. De l'homme qui maîtrisait les mots, de l'homme qui a passé sa vie à raconter des histoires, on retiendra, après sa mort - si on se souvient encore de lui-, une histoire sur son compte qui exposera sa vilenie cachée et la décrira avec une franchise, une clarté, une assurance sans faille, une attention consciencieuse aux exigences les plus subtiles de la morale, et une indéniable délectation.
   Voilà, j'étais le suivant. Pourquoi m'avait-il fallu attendre jusqu'à maintenant pour m'en rendre compte ? Sauf que je le savais depuis le début.
Quelques extraits encore pour
> vous émerveiller
Elle exerçait une puissante force d'attraction sur moi, une force gravitationnelle sur le fantôme de mon désir. Cette femme était en moi avant même d'être apparue.
> vous faire méditer
- Pourquoi tenez-vous tant à rabaisser ce que je veux faire ? Pourquoi mettez-vous tant de hâte à déprécier ce dont vous n'avez pas la moindre idée ?
- Parce que cette façon d'aller fourrer son nez dans les ordures qui se baptise recherche est sans doute la forme la plus basse qui soit d'arnaque littéraire.
- Et cette façon de fourrer son nez partout qui se baptise fiction ?
- C'est moi que vous décrivez, maintenant ?
- Je décris la littérature. Elle aussi nourrit la curiosité. Elle dit que la vie telle qu'elle se montre n'est pas la vraie vie. Elle dit qu'il y a quelque chose au-delà de l'image qu'on cherche à donner de soi - disons une vérité de soi. Je ne fais rien d'autre que ce que vous faites, vous. Que ce que fait toute personne qui pense. La curiosité se nourrit de la vie.
> vous laisser mûrir un paradoxe
La dernière chose au monde que souhaitait Lonoff, c'est d'avoir un biographe. Il n'avait aucune envie qu'on parle de lui. Ou qu'on écrive sur lui. Il voulait rester dans l'anonymat, c'est un souhait inoffensif que la plupart des gens voient exaucé automatiquement, et c'estun désir qui n'est franchement pas difficile à respecter. Voyons, il y a plus de quarante ans qu'il est mort. Personne ne le lit. On ne sait presque rien de lui. Tout traitement biographique serait en grande partie imaginaire - en d'autres termes, un travestissement.
L'innovation, dans ce roman, consiste dans l'insertion de dialogues fantasmés entre "elle" et "lui", les hypostases de Jamie, la jeune femme, et de Nathan, l'écrivain septuagénaire. Ils sont comme l'embryon d'un roman imaginaire, reproduit dans le roman réel. Je ne suis pas vraiment convaincue par le résultat, mais, comme dans Le Complot, le dessein apparaît assez clairement et il convient de le rappeler sans cesse à ceux qui ont fait de la littérature leur métier, sous la forme de l'écriture,  de la lecture, de l'enseignement ou de la recherche :  notre vie imaginaire, comme le souligne également le dernier extrait, est parfois plus empreinte de vérité sur nos êtres, parce qu'elle est choisie librement, que la vie réelle, qui n'est que le fruit  fortuit de la rencontre, parfois douloureuse, entre notre volonté ou nos désirs et les hasards ou les contraintes de la réalité.
D'autres l'avaient déjà dit, certes, mais dans un contexte croissant de peoplisation artistique, il n'est pas inutile d'y revenir pour conserver à la littérature et aux écrivains le charme mystérieux qui est le leur.