L'un des problèmes de la femme de trente ans actuelle (et non pas de celle de Balzac), et sans doute le moindre, je vous l'accorde, c'est l'angoissante question de la dénomination. Doit-on se faire appeler "Madame" ou "Mademoiselle" ? En faisant quelques recherches sur internet pour rédiger ce post, je suis tombée sur des forums ou des séries de femmes se révoltaient (oui, car on a les révoltes qu'on peut) contre le fait qu'on persistait à les appeler "Mademoiselle" avec un ventre de femme enceinte. Fausse révolte et vraie coquetterie, pour l'essentiel, qui va de pair avec la volonté universelle de jeunisme des sociétés occidentales.

Le problème essentiel, à mon avis, c'est un glissement dans l'emploi du mot "mademoiselle". Petit bilan.

L'usage traditionnel veut qu'on appelle "mademoiselle" une femme non mariée, et "madame" une femme mariée (sauf exceptions historiques, je vous l'accorde encore, puisque on appelait "mademoiselle" les actrices même mariées, ou la soeur du roi, etc.). Par conséquent, quand vous donnez du "mademoiselle" à une femme d'un certain âge, vous la désignez explicitement comme vieille fille. Il y en a qui y tiennent, elles sont surreprésentées au troisième étage de la Sorbonne, dans un UFR que je connais bien. J'y vois un mélange détonnant entre un certain attachement à la tradition et une revendication féministe qui tient à afficher qu'on a choisi la carrière plutôt que le mariage à un moment où les deux étaient difficilement conciliables. C'est difficile à croire, mais le féminisme, du moins sous une certaine forme, a bien atteint le troisième étage de la Sorbonne.

Naturellement, cet usage traditionnel est peu à peu rendu caduc par l'évolution actuelle de la société qui n'impose plus le mariage, ou le repousse. Par conséquent, un usage concurrent du titre s'est développé : désormais, on appelle "mademoiselle" une femme jeune ; c'est même devenu une arme de séduction, quand un homme vous glisse, la bouche charmeuse et l'oeil qui frise, "madame ? ou plutôt mademoiselle" ?

Mon post a l'air frivole et inutile (comme 99, 9% des posts de ce blog, et j'en suis fière) mais la question  "Madame ou Mademoiselle ?" m'est posée régulièrement chez le médecin, chez EDF, à la SNCF, sur les formulaires divers et variés ; il arrive aussi que je rectifie spontanément et machinalement un "Mademoiselle" en "Madame". Généralement, on comprend ma rectification comme un cocorico de femme mariée, alors qu'il n'en est rien. Avec ma copine L*, on a juste décidé que, passé 30 ans, c'était ridicule de se faire appeler "Mademoiselle". Quand je dois m'expliquer, on me répond "mais vous avez pourtant l'air/la voix jeune". En fait, "Mademoiselle" est bien devenu une sorte de compliment.

Je n'ai évidemment pas de solution à proposer, à part de fonder, à côté du CLY, le GAME (Groupement pour l'Abolition du MademoisElle), ce qui serait un beau paradoxe puisque -game est la racine grecque qui signifie "mariage", ou le GRAD (Groupement pour le Rétablissement de l'Appellation Damoiseau, histoire d'approfondir la parité hommes/femmes). Mais je ne me lancerai pas, puisque en ce moment, il y a plein de petits indices qui témoignent de l'attachement à ce titre :

> l'album et la chanson éponyme de Berry Mademoiselle
> le titre "Mademoiselle" de Zaza Fournier
> le titre "Don't call me Madam" écrit par les Coming Soon pour le dernier album d'Olivia Ruiz Miss Météores
et enfin (j'en oublie certainement...)
> le film de Stéphane Brizé, Mademoiselle Chambon.

19175118
Film que j'ai adoré, et qui nous rappelle que "Mademoiselle" désigne avant tout les femmes seules mais aussi les institutrices de province, la vieille "mademoiselle" au chignon et à l'air pincé dont tout le monde se souvient, qui déversait sa raideur et son aigreur sur ses malheureux élèves. Celle-ci, jouée par Sandrine Kiberlain, est gentille, jeune & jolie, mais elle est aussi extrêmement seule. Le film raconte un rapprochement qui se voudrait improbable & un amour qui s'avère impossible. D'aucuns ont critiqué la caricature du couple formé par le maçon et l'ouvrière (Vincent Lindon & Aure Atika) peinant à comprendre ce qu'est un COD (moi je dis qu'il n'y a rien de honteux, mes élèves en hypokhâgne ont toujours du mal à comprendre...), Mais ce que j'ai aimé, moi, outre que Sandrine Kiberlain a les mêmes cheveux incoiffables et incoiffés que moi, ce sont les longs échanges tacites, les gestes et les regards expressifs, un amour que son impossibilité porte à l'incandescence, les déchirements, toujours silencieux, les audaces réfrénées, puis finalement osées, les valses-hésitations et les espoirs fous mais incrédules, chez les personnages et chez le spectateur. Car j'aime quand le spectateur se retrouve dans l'étrange position de souhaiter des personnages immoraux, de souhaiter les voir accomplir ce que lui ne ferait pas. En regardant Mademoiselle Chambon, on - en tout cas je - se prend à rêver que Lindon se comporte en mari indigne et en amant magnifique. Tout se passe comme si le cinéma offrait la catharsis dont chacun a besoin et réalisait les fantasmes romanesques que la plupart  d'entre nous écarte dans la vie réelle, en faisant le choix de la normalité ; en laissant passer le train, exaltant mais angoissant, des possibles.

Toutefois ce film-là n'étanche pas cette soif : le chevalier, qui n'est pas solitaire, ne secourt pas la demoiselle en détresse. Tenant la promesse du titre, le chevalier reste avec sa détresse, et laisse s'en aller la demoiselle, désespérement solitaire.