la SNCF qui en ce moment pourrait se rebaptiser SFCN "Sauvetage Foireux des Couples Naissants" ou NSCF "Négoce du Sauvetage des Couples Fidèles" a axé sa dernière campagne de publicité radiophonique, que j'entends passer une vingtaine de fois par jour, sur les nouveaux couples. J'emploie "nouveaux" aux deux sens du terme, puisque cette campagne évoque les couples qui débutent et ceux d'un genre inédit, les couples-longue-distance, les turbots-couples ou les "amants TGV" pour reprendre une formule dont le sens a été longuement discuté autour des pique-niques à la BNF avec O***, spécialiste des mots composés. 

La première fois que j'ai entendu cette publicité - que malheureusement je n'arrive pas à débusquer sur le net -, je l'ai trouvée attendrissante. J'ai pensé aux baisers échangés sur les quais de gare, aux adolescentes aux yeux rougis, aux mouchoirs agités depuis la fenêtre - quand les fenêtres s'ouvraient, du moins -, aux sourires de retrouvailles, aux coiffures et aux maquillages rectifiés juste avant l'arrivée...

Et puis je l'ai entendue 30 fois. Et tout d'un coup, j'ai commencé à haïr cette version mercantile et niaise d'une réalité commune et qui a déjà tendance à entraîner des comportements grégaires : y a-t-il en effet, si l'on y regarde bien, comportement plus conformiste que celui des amoureux sur un quai de gare ? - à part les amoureux de prépa, qui remportent la palme haut la main, mais que leur timidité de débutants peut encore excuser. 

Au fur et à mesure de sa répétition, j'ai eu l'occasion de la scruter et sa pauvreté m'a exaspérée. Rencontre du jeune couple; "Chloé est douce, Chloé est belle : "Chloé", un prénom donné dans tous les milieux sociaux, mais quand même plutôt CSP++, c'est l'idéal féminin moderne, une jolie et fragile petite chose. Ca suffit à vous souder un couple. Pourtant "Chloé" a un grave défaut, elle habite "vraiment loin", c'est-à-dire, comme elle le claironne d'une voix mécanique à vous donner la chair de poule : "Avignon". Accessoirement, Chloé est un exemple parfait de "Français moyen" parce qu'elle dit "à Avignon", alors qu'elle devrait dire "en Avignon" : Chloé ne doit pas parler un français trop châtié pour permettre une identification minimale. "Quoi, Avignon ?", répond aussitôt "Stéphane" à la fois désespéré et ulcéré (ulcéré qu'elle ose habiter "loin", j'imagine...). "Avignon" est donc par excellence la ville éloignée - mais quand même attractive et chic, n'est-ce pas, ce n'est pas non plus Vesoul !- Eloignée de quoi ? pas de Carpentras, de Marseille, d'Aix-en-Provence, de Montélimar ou même de Lyon, mais elle est loin de Paris, implicitement évoquée, qui est, naturellement, le centre de la France.

"Heureusement", la SNCF est là pour sauver les amoureux : au mois de mai (dans l'hypothèse de la SNCF, ils se sont rencontrés au mois de mars), soit deux mois après leur rencontre, et seulement s'ils achètent leurs billets avant le 31 mars - ils ont intérêt à être patients et sûrs d'eux, les amoureux -, ils auront la chance de payer moins cher leur Paris-Avignon, et leur idylle naissante pourra éclore sous le regard ému et protecteur des tarifs modérés de printemps. Durant l'été qui suivra, elle pourra s'épanouir et même s'embraser en même temps que les tarifs -100 euros l'aller en seconde - si la flamme de l'amour ne se transforme pas en brasier colérique, contre la SNCF elle-même, contre la distance, et contre l'autre qui habite à l'autre bout de la France. Mais quand on aime, normalement, on ne compte pas, ni les kilomètres, ni les heures, ni les euros.

En revanche, si les malheureux ont décidé d'habiter "loin" mais dans deux villes qui ne sont pas le centre de la France, par exemple Limoges et Mulhouse, qu'ils s'appellent Mégane et Kevin et qu'ils se rencontrent au mois de juillet, c'est mal parti pour eux, car la SNCF ne pourra pas venir les sauver. La SNCF oublie donc volontairement les tarifs prohibitifs le reste de l'année, les lignes compliquées, les TER/TEOZ à l'allure de tortue et les retards incalculables qui dévoreront les heures comptées du we amoureux et feront manquer le bus au retour parce que le train est arrivé trop tard, vous laissant devant l'alternative marche à pied/taxi, la plus efficace des douches froides après le feu de la passion. 

Vous l'aurez compris, la SNCF qui se présente en fée des amours débutantes pour vous pousser à acheter ses prems, qui fait rêver le chaland avec une femme "belle" et "douce", en réalité femme-sandwich pour des tarifs alléchants, ça m'insupporte. Pourquoi pas une carte "couple séparé" obtenue "certificats d'amour contrarié" à l'appui ? La réalité, celle de la majorité des voyageurs qui prennent le train pour des raisons certes moins romantiques, mais tout aussi pratiques, est moins "bankable" sans doute, mais je la préférerais encore à une SNCF qui se veut chevaleresque, et qui n'est que mièvre et hypocrite.