Laura Veirs, Rapture.

Anthologie d'une échappée belle dans l'empire du chrysanthème.

Si les mois d'été sur l'archipel sont, paraît-il, à la fois torrides et humides, le printemps, en revanche, serait le moment idéal, nous avait-on prévenues : climat tempéré et, surtout, saison de la floraison des cerisiers du Japon... Quelques clics sur internet et nous étions prêtes à aller nous faire une idée. 

Dès le trajet de l'aéroport de Narita à Tokyo, alors qu'après un brin de conversation avec notre voisine de siège, nous nous enfoncions dans la douce léthargie du voyageur jet-lagué qui n'aspire qu'à découvrir, au milieu de ce monde étranger, un lit sur lequel se coucher, plusieurs exclamations et une agitation frénétique à notre intention nous arrachèrent à notre torpeur : "sakura*, sakura". A travers les vitres - propres - du train, au milieu d'une banlieue rendue plus grise encore par le ciel maussade qui nous accueillait, deux arbrisseaux formaient un halo rose tendre : nos premiers cerisiers.

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Plutôt qu'en un récit fastidieux, c'est donc par brassées, ou plutôt en bouquets, puisque nous étions au pays de l'ikebana*, que je vais essayer de nouer souvenirs & découvertes pour vous donner une idée de notre périple, même si je ne ferais qu'effleurer le sujet. C'est ainsi que là-bas, nous avons croisé :

> des fleurs d'orage et des fleurs de bourrasques - qui faisaient préférer à l'ombre inexistante des cerisiers celle de la capuc(h)ine, ou du parapluie transparent, customisé par les pétales de cerisier.DSCN7023

Les "tourne(toi vers le)sol(eil)" firent néanmoins quelques apparitions.

> des fleurs de "lis... le plan sans oublier qu'ils ont peut-être mis le nord au sud (ou à l'est...)"

> des "oh, tiens ça" (guide/dépliant/parapluie/lunettes) pendant que je photographie/cherche à repérer les pièces de 100 yens/goûte un étrange thé ou une bizarre confiserie

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> des narcisses : "tu me prends en photo en yukata* ?"

> aucun souci, qui aurait déparé la composition

>  des forget-me-not à l'eau de rose adressés à la France

> des p'tits moines jouant les Amphitryons 

> des sabots de Vénus et autres baskets abandonnés à l'entrée des édifices pour circuler pieds nus ou en chaussettes,

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> d'iris-istibles attractions vers nos futons au retour des balades - ou sous la table qui réchauffe les pieds.

> des corbeilles d'argent où jeter les pièces de 100 yens enfin identifiées pour formuler nos voeux et sonner la cloche

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> des boutons d'or éclos devant des lacs étales


> bref, mille perles du Japon qui, je l'espère, ne furent pas jetées aux cochons...

 

 

Car, fort bien accueillies dans les hôtels/ryokans*/minshuku*/shukubo*, nous fûmes aussi

recueillies dans les temples shintos ou bouddhistes qui fleuraient l'encens,

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épanouies sur nos vélos

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puis les pieds dans l'eau du Pacifique

 

et souvent endormies dans le calme absolu des bus, métros, funiculaires ou Shinkansen* japonais.

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Les ruches urbaines peuvent bien bourdonner de l'agitation de ces milliers d'abeilles méticuleuses, rien ne semble pouvoir troubler la sérénité silencieuse et l'organisation sans faille qui règnent dans le pays du zen . C'est finalement autour des célèbres jardins zens, élaborés pour inviter à la méditation,

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que le poids de la foule s'est fait ressentir, celle des touristes qui, avec la même application industrieuse que les Japonais, parcourent un à un les "à ne pas manquer" du guide. Le visage apaisé du bouddha à Kamakura invite cependant à des contemplations vertigineuses autour de soi & en soi-même.

 

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Les abeilles japonaises aussi aiment parfois à se délasser : au coeur de leurs méagolopoles traversées par des voies expresses, elles rejoignent les jardins pour y "cueillir le jour", selon le précepte horatien, en compagnie des daims sacrés à Nara, ou sous les cerisiers à Tokyo.

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Elles n'y arracheront sans doute que quelques heures, mais, si les dieux sont avec elles, le vent se lèvera et, soufflant sur les fleurs, secouant les branches, il parsèmera cheveux et vêtements de pétales rosés, blancs, fuchsia, ou mauve tendre - car les nuances en sont innombrables - leur arrachant un long soupir d'extase. 

 

Les touristes se mêlent aux Japonais, nez au vent, flânant parmi les allées ensoleillées du parc de Ueno,

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ou bravant la pluie le long de celle des philosophes à Kyoto, sans que les intempéries ne parviennent à altérer la beauté du paysage. L'averse fait tomber les pétales qui tapissent les rues, les transforment en parterre, et font de leurs déambulations savantes des divagations princières.

 

 

Les princesses sont d'ailleurs nombreuses là-bas,

les Cendrillon d'opérette

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pomponnées parfois jusqu'au ridicule, mais qui reste kawaï* quand elles sont adolescentes, 

 

 

 

 

les maikos* mêlant la dignité à la grâce dans les petits pas que leur imposent leurs jambes entravées par le kimono,

les belles plantes de la rue, enfin, qui, grâce à une prédilection évidente pour les tenues hyper-féminines, révèlent de superbes tiges, allongées par des talons hauts, sublimées par la corolle des jupes évasées et souvent gainées dans des chaussettes montant au-delà du genou (entraînant aussi vers le haut la lisière de la jupe...).

Pour autant, nulle invitation voyante, de la part de leurs homologues masculins, à conter fleurette. Les regards ne se croisent pas, l'érotisme est étroitement encadré dans les images du monde flottant, les estampes. On peut à la rigueur se tenir par la main, échanger, dans ce cas-là seulement, de timides oeillades énamourées, mais pas de baiser en public ; le port ultra-fréquent du masque de protection n'y encourage guère au demeurant.Dans leur tenue sportswear, qui faisaient pâle figure à côté des looks pointus des Japonaises, nos deux touristes ont moins été tentées que jamais d'effeuiller la marguerite, préférant feuilleter le guide vert. 

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Il fallait bien ça pour ne pas nous perdre dans la jungle des rues sans nom, dans la forêt opaque des signes en kanji,

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ou dans les entrelacs compliqués d'une conversation en non fluent english. Ca et, parfois, l'aide de Japonais bourrus, mais généreux et efficaces, généralement âgés, qui prenaient pitié de nos grands yeux perplexes devant l'insondable luxuriance des ramifications du métro tokyoïte. En guise de remerciements, de simples courbettes, et parfois, ultime sacrifice aux coutumes étranges de ces occidentaux, des mains effleurées.

 

Nul besoin d'entrer dans la fine fleur des restaurants pour connaître de savoureuses expériences : il y eut de rares ratés, qui ne donnèrent que plus de prix aux sushis & makis extraordinaires,

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au soja sous toutes ses formes, au thé partout présent, aux daifukus* aux azukis*, à l'inoubliable kaiseki* végétarien dégusté au mont Koya ou aux succulentes nouilles udon* ou soba*.

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Heureusement, il reste encore des mystères à déflorer pour un prochain voyage : le musée de Kyoto, un on-sen* japonais, le mont Fuji, l'île de Shikoku & la mer intérieure, un véritable ryokan, Nikko et les environs, les sashimis au petit déjeuner.

Enfin, en guise de bouquet final, un volcan islandais qui s'éveille et deux jours de vacances en plus à Copenhague.

Au retour, il faut bien se remettre à cultiver notre jardin, la mine grise. Même si, entre-temps, la glycine, le jasmin et le chèvrefeuille se sont épanouis et parfument les rues de Toulon, affleurent encore, dans mes souvenirs, quelques pétales de nostalgie du Japon...

la cueillaison d'un rêve au coeur qui l'a cueilli (Mallarmé). 

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Glossaire.

sakura : fleur de cerisier. ikebana : art de la composition florale. yukata : peignoir léger à porter après le bain, mis à disposition des voyageurs dans la plupart des hôtels. ryokan : auberge traditionnelle japonaise. minshuku : chambre chez l'habitant. shukubo : hébergement en temple. Shinkansen : train rapide japonais. maïko : apprentie geisha. kawaï : mignon. udon/soba : pâtes de blé/sarrasin consommées souvent dans un bouillon. daifuku : pâtisserie japonaise à la farine de riz et fourrée à la purée d'azukis, haricots rouges sucrés. kaiseki : repas traditionnel japonais, composé d'une multitude de petits plats. on-sen : bain japonais, souvent alimenté par une source thermale.