06 novembre 2009
e-Rothisme




Un titre aguicheur pour évoquer l'un des plus grands romanciers actuels, Philip Roth, dont je viens de terminer le dernier roman publié en français chez Gallimard, Exit le fantôme (trad. M.-C. Pasquier).
Ce qui me séduit chez lui, c'est
> les regards sans fard qu'il jette sur l'Amérique, tout en refusant désormais de s'indigner, mais en refusant aussi, misanthropie oblige, toute complaisance envers ses contemporains.
> l'absence d'indulgence envers ses personnages, dont il nous laisse cependant entrevoir les failles, révélant les béances sur lesquelles ils ont essayé de bâtir les murs d'une existence, forcément décevante, forcément frustrante, en s'accrochant cependant à l'espoir qu'un jour, ça marchera.
> le monde des petits Juifs américains, leurs rêves d'ascension sociale et l'humour caustique qu'ils lui inspirent.
> la netteté de son trait quand il campe ses personnages, sans jamais qu'aucun d'entre eux, ni le moindre détail sur eux, ne soit inutile.
Mais ce que j'aime par-dessus tout, c'est le suivre de livre en livre - même si je reconnais ne pas l'avoir lu en entier -, c'est m'émerveiller en voyant comment, de roman en roman, il joue sans jamais lui céder avec la tentation autobiographique. Il y a le recours au double fictionnel, Nathan Zuckermann, que, par lapsus, j'appelle parfois "Lettermann", l'homme de lettres, l'être de papier, fantôme de son créateur. Il y a eu, surtout, dans le Complot contre l'Amérique, la trouvaille extraordinaire d'écrire son autobiographie dans un cadre historique fictionnel ; il imaginait en effet que Lindbergh avait été élu à la place de Roosevelt. C'est loin d'être son meilleur ouvrage, mais la démarche est passionnante : l'auteur-narrateur reste fixe, c'est le monde qui tourne autour de lui.
Enfin, il a décidé d'aborder le sujet de front dans ce dernier (en date) roman, Exit le fantôme, dont je vais essayer de résumer brièvement l'intrigue. Nathan Zuckermann, devenu, en vieillissant, l'ombre de lui-même, quitte sa retraite montagneuse pour se rendre à New York afin d'y subir une opération. Il tombe là-bas par hasard sur une petite annonce, rédigée par un couple d'écrivains new-yorkais, proposant un échange de maisons pour un an. Intéressé, il décide de les rencontrer et reste fasciné par la jeune femme (de 30 ans, on y revient toujours...), qui l'arrache à son ataraxie septuagénaire. Il rencontre par la même occasion un ami du couple, Richard Kliman, ancien amant de la jeune femme, prêt à tout pour rédiger la biographie de l'ancien maître de Zuckermann, un écrivain désormais oublié, que Kliman entend ramener à la lumière en révélant le "grand secret" qui fournirait aussi la clef de son oeuvre.
Comme à l'accoutumée, c'est dense (un peu moins néanmoins que d'autres), c'est noir, sans grand espoir, mais profond. On peut y lire, en filigrane, outre une allusion assez explicite au Nobel (qu'il doit avoir l'an prochain impérativement !!!), les interrogations de Philip Roth sur ce que deviendra sa propre oeuvre après sa mort : ses stratégies d'évitement de l'autobiographie n'empêcheront pas les biographes de se mettre au travail. Cependant, il leur aura sérieusement miné le terrain en mêlant constamment expérience, fiction, mise en abyme, intra- et intertextualité.
Une fois que je serais mort, qui pourrait protéger l'histoire de ma vie contre Richard Kliman ? Lonoff n'était-il pas le marchepied littéraire qui lui permettrait de m'atteindre ? Et quel serait mon *** (ici, j'évite un spoiler) ? En quoi aurais-je failli au rôle d'être humain modèle ? Ah, mon grand secret honteux à moi. Il y en aurait forcément un. Il y en aurait forcément plus d'un. C'est incroyable, quand on y pense, que tout ce qu'on a pu réussir, accomplir dans la vie, quelle qu'en soit la valeur, s'achève par le châtiment d'une inquisition menée par votre biographe. De l'homme qui maîtrisait les mots, de l'homme qui a passé sa vie à raconter des histoires, on retiendra, après sa mort - si on se souvient encore de lui-, une histoire sur son compte qui exposera sa vilenie cachée et la décrira avec une franchise, une clarté, une assurance sans faille, une attention consciencieuse aux exigences les plus subtiles de la morale, et une indéniable délectation.
Voilà, j'étais le suivant. Pourquoi m'avait-il fallu attendre jusqu'à maintenant pour m'en rendre compte ? Sauf que je le savais depuis le début.
Quelques extraits encore pour
> vous émerveiller
Elle exerçait une puissante force d'attraction sur moi, une force gravitationnelle sur le fantôme de mon désir. Cette femme était en moi avant même d'être apparue.
> vous faire méditer
- Pourquoi tenez-vous tant à rabaisser ce que je veux faire ? Pourquoi mettez-vous tant de hâte à déprécier ce dont vous n'avez pas la moindre idée ?
- Parce que cette façon d'aller fourrer son nez dans les ordures qui se baptise recherche est sans doute la forme la plus basse qui soit d'arnaque littéraire.
- Et cette façon de fourrer son nez partout qui se baptise fiction ?
- C'est moi que vous décrivez, maintenant ?
- Je décris la littérature. Elle aussi nourrit la curiosité. Elle dit que la vie telle qu'elle se montre n'est pas la vraie vie. Elle dit qu'il y a quelque chose au-delà de l'image qu'on cherche à donner de soi - disons une vérité de soi. Je ne fais rien d'autre que ce que vous faites, vous. Que ce que fait toute personne qui pense. La curiosité se nourrit de la vie.
> vous laisser mûrir un paradoxe
La dernière chose au monde que souhaitait Lonoff, c'est d'avoir un biographe. Il n'avait aucune envie qu'on parle de lui. Ou qu'on écrive sur lui. Il voulait rester dans l'anonymat, c'est un souhait inoffensif que la plupart des gens voient exaucé automatiquement, et c'estun désir qui n'est franchement pas difficile à respecter. Voyons, il y a plus de quarante ans qu'il est mort. Personne ne le lit. On ne sait presque rien de lui. Tout traitement biographique serait en grande partie imaginaire - en d'autres termes, un travestissement.
L'innovation, dans ce roman, consiste dans l'insertion de dialogues fantasmés entre "elle" et "lui", les hypostases de Jamie, la jeune femme, et de Nathan, l'écrivain septuagénaire. Ils sont comme l'embryon d'un roman imaginaire, reproduit dans le roman réel. Je ne suis pas vraiment convaincue par le résultat, mais, comme dans Le Complot, le dessein apparaît assez clairement et il convient de le rappeler sans cesse à ceux qui ont fait de la littérature leur métier, sous la forme de l'écriture, de la lecture, de l'enseignement ou de la recherche : notre vie imaginaire, comme le souligne également le dernier extrait, est parfois plus empreinte de vérité sur nos êtres, parce qu'elle est choisie librement, que la vie réelle, qui n'est que le fruit fortuit de la rencontre, parfois douloureuse, entre notre volonté ou nos désirs et les hasards ou les contraintes de la réalité.
D'autres l'avaient déjà dit, certes, mais dans un contexte croissant de peoplisation artistique, il n'est pas inutile d'y revenir pour conserver à la littérature et aux écrivains le charme mystérieux qui est le leur.
19 avril 2008
Un jour...
La coïncidence était trop belle pour que je lui refuse une page de pub !
05 avril 2008
Heurs et malheurs du moyen lecteur
Ca fait très longtemps que je voulais écrire ce post, sans jamais en trouver le temps ni l'énergie. Du coup, il est à la fois daté et updaté, car si mon irritation m'est restée, mes coups de coeur ont changé. Vous pardonnerez les défaillances de ma mémoire.
Donc, une fois n'est pas coutume, ce ne sera pas uniquement un post littéraire élogieux. Je vais commencer par deux livres qui m'ont mise en colère.
Le premier, je l'ai commencé en septembre dernier et... jamais fini. Arrivée à peu près à la moitié, j'avais envie de le jeter par la fenêtre et je l'ai soigneusement oublié quelque part.
Alix de Saint-André, Il n'y a pas de grandes personnes. Ca s'annonçait bien pourtant. J'avais beaucoup aimé son premier roman, L'ange et le réservoir de liquide à frein, un polar assez drôle dans mon souvenir. Dans celui-ci, elle a décidé d'évoquer sa passion pour André Malraux, dans un ouvrage au genre inclassable, entre la biographie et l'autobiographie. Sur le papier, un joli programme. Les premiers chapitres, qui évoquent son enfance, sont réussis ; j'ai toujours eu un faible, il faut l'avouer, pour les autobiographies d'écrivains qui savent se moquer d'eux-mêmes. Sauf que ça se gâte très vite : dès le chapitre où A. de Saint-André, bien qu'elle s'en défende et multiplie les précautions oratoires, nous inflige son mémoire de maîtrise sur Malraux & Proust. Elle assure en avoir retiré toutes les phrases inutiles et n'avoir conservé que les "meilleurs moments" : en pratique, une succession de citations de Malraux & Proust, qui, je veux bien le croire, constituaient sans doute les meilleurs moments de sa maîtrise, avec quelques commentaires qui se veulent critiques et/ou humoristiques. Le tout dégage de forts relents de cuistrerie et sent l'école. Après le couplet contre la formation universitaire castratrice et l'agrégation de lettres, on en vient à la prétendue évocation de Malraux, qui tourne surtout au portrait de l'auteur en gardienne du temple malrucien (? je ne suis pas certaine de l'adjectif). Elle y parle donc essentiellement d'elle, elle et encore elle (et son christianisme affiché) en y semant quelques références à Malraux et des révélations exclusives obtenues de son entourage, notamment de la dernière compagne de Malraux, citée avec complaisance. Le choix de l'illustration de couverture prend tout son sens : "moi" en premier plan devant la galerie des grands hommes. Elle s'étend d'ailleurs longuement sur son rôle dans la panthéonisation de l'écrivain. On a juste envie de la renvoyer aux oeuvres de son auteur favori, au rapport compliqué et prudent qu'entretenait avec l'effusion autobiographique celui qui faisait de l'existence des écrivains "un misérable tas de petits secrets". Je n'ai pas croisé cette citation dans ma lecture ; il est vrai qu'elle a pu paraître galvaudée à A. de Saint-André. Elle aurait cependant mieux fait de la méditer et de laisser dormir en paix le grand homme et les secrets qu'il aurait bien aimé garder.
Ce qui m'amène au second de mes emportements. Un écrivain contemporain qui prétend briser une idole, en lui opposant un autre écrivain mineur, prétendûment vampirisé par le grand homme, cela vous dit quelque chose ? C'est le propos d'Alabama song de G. Leroy, le Goncourt 2007.
Il ne faudrait jamais lire les Goncourt : je le sais, c'est presque devenu un macaron avertissant le lecteur "passe ton chemin, voyageur". Mais il traînait chez moi, déposé par une main généreuse ; mais il portait un beau titre, inspiré des Doors ; mais, là encore, cette biographie de Zelda Fitzgerald commençait bien. Sauf que... Quand l'auteur commence à tirer à boulets rouges sur Scott Fitzgerald en faisant de Zelda la malheureuse victime d'un époux qui la violait et la volait, je grimace. Fitzgerald présenté en ivrogne et en homosexuel refoulé, incapable d'avoir lui-même l'idée d'une intrigue romanesque, je tique sérieusement. Les pages lyriques sur les longues chevauchées de Zelda en Camargue aux côtés de son beau pilote français m'ennuient. Son désespoir, quand Scott la prive méchamment de son amour français et de sa joie de vivre, jusqu'à la conduire aux portes de la folie, me laisse soupçonneuse. Quand G. Leroy finit par avouer, au terme de la déchéance de son héroïne, que c'est une libre variation sur la vie de Zelda, je hausse les épaules. Quel était donc son dessein ? Il y a pourtant un personnage intéressant dans le livre : Zelda le hait, ce serait le mauvais génie de son époux, celui qui le séduisit pour mieux l'abattre. Et c'est... un écrivain raté et jaloux du succès de Scott. J'y ai vu une figure de G. Leroy dans son propre livre : un mauvais auteur qui essaie de brûler les idoles en publiant les secrets d'alcôve. Mieux vaut relire les oeuvres de Zelda et de Scott, qui ont trouvé dans leur malheur intime la source de deux romans qu'on lira heureusement plus longtemps que le Goncourt 2007. L'on y découvrira aussi que, malgré les insinuations venimeuses de Leroy, l'oeuvre de Scott, Tendre est la nuit, est infiniment supérieure à celle de Zelda, Accordez-moi cette valse. Je finirai donc par Montaigne : « Tel a esté miraculeux au monde, auquel sa femme et son valet n'ont rien veu seulement de remercable. Peu d'hommes ont esté admirez par leurs domestiques. » Autrement dit, il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre... ou pour son mauvais épigone.
Après ces mauvaises (auto)biographies d'écrivains sans imagination, quelques conseils pour réjouir la vôtre.
Pour les fans d'Harry Potter, j'y ai fait allusion cet été, il faut absolument vous procurer l'excellent roman de Susanna Clarke, Jonathan Strange & Mr Norrell, qui exploite la veine de la magie et du merveilleux, mais pour les grands !
L'oeuvre parodie joyeusement la stylistique et la méthode de la recherche littéraire pour évoquer l'histoire de la magie anglaise au XIXe siècle. Autrement dit, vous découvrirez, dans ce livre drôle et imaginatif, les secrets de la résistance des Anglais à Napoléon... Mr Norrell est l'unique magicien "pratique" de l'Angleterre. Il vit en reclus et sans divulguer ses pouvoirs, tandis que les magiciens "théoriques", ceux qui sont incapables d'exercer la magie mais qui en sont les historiens, se réunissent en sociétés. Mais voici que Mr. Norrell sort de son silence, non sans baillonner les magiciens théoriques, et commence à goûter aux plaisirs de la célébrité et de la faveur publique. Cela jusqu'à ce qu'un autre magicien pratique, Jonathan Strange, bien moins capricieux et prétentieux, et bien plus jeune et beau, ne surgisse à son tour. L'ouvrage relate leur relation, faite de méfiance, de respect et d'attirance réciproques : les deux hommes ont des personnalités fort différentes et deux conceptions opposées de la magie. L'un veut en préserver le mystère, et l'autre la diffuser. On trouve aussi dans le roman une belle histoire d'amour, du suspense, des énigmes surnaturelles, des aventures palpitantes et enfin des révélations : saviez-vous qu'il faut se méfier des fées ? Celle que rencontre Jonathan Strange n'est ni femme ni bonne. Bref, rien de tel pour oublier la grisaille ! C'est très bien écrit (et traduit), faussement sérieux et désuet, mais vraiment drôle. Un exemple ?
"Les ministres, s'avisa-t-il vite, étaient tout aussi sensibles à la nouveauté de la situation que n'importe quel autre Londonien. Quand le cabinet se réunit à Burlington House, ses membres se déclarèrent extrêmement désireux d'employer l'unique magicien d'Angleterre. Toutefois, ce qu'on devait faire de lui n'était aucunement clair. Il s'était écoulé deux cents ans depuis la dernière fois que le gouvernement anglais avait recouru aux services d'un magicien, et ils avaient un peu perdu la main.
- Mon principal problème, expliqua Lord Castlereagh, c'est de recruter des hommmes pour l'armée, une tâche peu ou prou impossible, je vous l'assure; les Britanniques sont une race particulièrement pacifique. Mais j'ai le Lincolnshire en vue : je me suis laissé dire que les porcs du Lincolnshire sont particulièrement beaux, et qu'en les mangeant la population prend de l'embonpoint et devient très robuste. Maintenant, ce qui m'arrangerait au mieux, ce serait un sort général jeté sur le Lincolnshire de sorte que trois ou quatre mille jeunes hommes soient incontinent remplis d'un désir ardent de devenir soldats pour combattre les Français. - Il posa sur Sir Walter un regard songeur. - Votre ami connaîtrait-il un tel sort, Sir Walter ? Qu'en pensez-vous ?
Sir Walter, n'en sachant rien, promit de consulter Mr Norrell.
Plus tard, le même jour, Sir Walter rendit visite à Mr Norrell et lui posa la question. Mr Norrell buvait du petit-lait. Il ne croyait pas que quiconque lui eût jamais proposé un tel morceau de magie et pria Sir Walter de bien vouloir transmettre ses compliments à Lord Castlereagh pour posséder un cerveau des plus originaux. Quant à savoir si la tâche était possible ou non "la difficulté consiste à limiter l'application du sort au seul Lincolnshire et aux jeunes hommes. Il y a le danger, si nous réussissons, ce dont je me flatte d'être capable, que le Lincolnshire - ainsi que plusieurs des comtés voisins - puisse être entièrement vidé de sa population".
Sir Walter retourna voir Lord Castlereagh et s'opposa à son projet.
[Les ministres ont ensuite l'idée de demander à Mr Norell de ramener à la vie divers illustres Anglais pour lutter contre Napoléon et se disputent pour déterminer lequel serait le plus à même de s'opposer à l'empereur français, de Nelson ou de William Pitt].
Puis d'autres ministres suggérèrent d'autres gentlemen décédés comme candidats à la reviviscence, jusqu'au moment où il apparut que la moitié des caveaux d'Angleterre risquaient d'être vidés de leurs occupants. Très vite ils se retrouvèrent face à une très longue liste et, selon leur habitude entrèrent dans des disputes infinies à son propos. (...) Alors les ministres songèrent que Mr Pitt était mort depuis près de deux ans et que, si dévoués qu'ils eussent été à Pitt de son vivant, ils n'avaient pas très envie de le voir dans son état actuel. Lord Chatham (frère de Mr Pitt) remarqua tristement que ce pauvre William devait certainement s'être déjà bien altéré.
Ce sujet ne fut plus évoqué. (...)
Le capitaine Harcourt-Bruce n'était pas seulement beau, fringant et brave, il était également romantique. La résurgence de la magie en Angleterre le faisait fortement vibrer. Grand lecteur de la plus excitante des histoires, il avait la tête farcie d'anciennes batailles dans lesquelles les Anglais étaient surpassés en nombre par les Français et condamnés à périr, quand tout à coup les accents d'une musique étrange, surnaturelle, retentissaient et que, au faîte d'une colline, apparaissait le roi Corbeau au grand heaume noir, avec son lambrequin de plumes de corbeau flottant au vent. Le roi descendait de la colline au galop sur son grand destrier noir, avec cent chevaliers humains et autant de chevaliers-fées derrière lui, et vainquait les Français grâce à sa magie.
Telle était l'idée que le capitaine Harcourt-Bruce se faisait d'un magicien. Tel était le genre d'exploit qu'il espérait voir se reproduire sur tous les champs de bataille du continent. Alors, quand il rendit visite à Mr Norrell dans son salon de Hanover-square, et après qu'il se fut assis pour regarder son hôte se plaindre avec humeur à son valet de pied, d'abord que la crème de son thé était trop crémeuse, ensuite qu'elle était trop liquide, eh bien, je ne vous surprendrai pas si je vous dis qu'il fut un tantinet déçu. Il était même si découragé par toute l'entreprise que l'amiral Paycocke, un vieux gentleman un peu bourru, le prit en pitié et eut seulement le coeur de se gausser de lui et de le taquiner avec la plus grande modération."
Aussi anglais et aussi délirant, je vous signale la parution du 4ème tome des aventures de la détective littéraire Thursday Next, intitulé Sauvez Hamlet, par Jasper Fforde.
L'on peut reprocher à l'auteur de céder à quelques facilités : l'inventivité est moins grande que dans les deux premiers volets et le roman souffre d'une certaine systématisation des ressorts de l'intrigue. Cependant, c'est toujours un plaisir que de retrouver les personnages attachants de la série, Mamie Next ou les membres de la Jurifiction en tête (mention spéciale à l'empereur Jark), avec quelques petits nouveaux, dont le fils de Thursday, Friday, qui parle en lorem ipsum. On y trouve aussi quelques revenants et toujours des figures littéraires compassées revues et corrigées. Ici, c'est sur Hamlet, le héros de l'indécision, que souffle un vent de modernité. Débarqué dans le monde réel, il s'offre une aventure avec la maîtresse de Nelson, et doit faire face à la rébellion d'Ophélie et de Polonius restés dans la pièce et bien décidés à l'intituler désormais La Tragédie du très spirituel et pas du tout rasoir Polonius, père du noble Laerte, qui venge sa soeur, la belle Ophélie, rendue folle par ce cruel et totalement irrespectueux meurtrier d'Hamlet, prince de Danemark. Par la suite, une OPA hostile menace de transformer Hamlet en une pièce intitulée Les Joyeuses Commères d'Elseneur, née de la fusion de deux pièces de Shakespeare. Autrement dit, comme dans les tomes précédents, Thursday Next a quelques jours pour sauver les livres danois, trouver un clone de Shakespeare pour débrouiller les intrigues et assurer au SuperArceau la victoire de Swindon contre les Tapettes de Reading. Il faut aussi qu'elle rattrape le Minotaure et empêche la mainmise de Yorrick Kaine et de Goliath sur l'Angleterre et le monde. Bref, quelques jours pour sauver le monde et la littérature, comme d'habitude. Vous n'y comprenez rien ? Lisez !
Pour terminer, je vous signale également que le dernier - et en fait le premier- volet du Clan des Otori de Lian Hearn, est paru.
Il relate l'histoire de Shigeru avant sa rencontre avec Takeo, dans un Japon médiéval mythique. La série est inspirée par le taoïsme et ce dernier tome vous donnera immédiatement l'envie, comme dans la spiritualité taoïste, de reparcourir le cercle, de relire tous les volumes précédemment parus.
Une bise à tous ceux qui ont eu le courage de lire ce long post jusqu'au bout, en espérant qu'il sera l'avant-goût d'autres lectures.
22 novembre 2007
Mes prix littéraires.
Kunigoshi Utagawa, Woman reading.
Puisque c'est la saison et à la suite de la polémique déclenchée par le Renaudot, répercutée par Valentine, j'ai décidé de remettre moi aussi mes prix littéraires dans mon petit salon.
Un avertissement préalable : la sélection comporte non pas des romans parus dans l'année mais lus dans l'année. Et comme je lis essentiellement des poches... Vous en retrouverez un certain nombre que j'ai déjà évoqués ici ou là.
*Prix du roman que j'ai attendu avec la plus grande fébrilité : il revient naturellement au dernier opus des aventures du jeune sorcier, Harry Potter and the Deathly Hallows, de J. K. Rowlings chez Bloomsbury
(et je reviendrai le chercher, chère Zélia, en même temps que j'embrasserai le nouveau-né).
*Prix de l'auteur qui persévère le plus dans son être et son style (ce qui fait qu'en lisant son dernier ouvrage, vous finissez par vous demander : "mais j'ai pas déjà lu ça quelque part ?") : A. Baricco, pour Cette histoire-là, chez Gallimard.
*Prix du roman le plus inventif : même si ce n'est pas le meilleur de la série, je le donne au Puits des Histoires Perdues de J. Fforde chez Fleuve Noir.
*Prix du roman que j'ai beaucoup aimé mais que cette année j'ai entendu beaucoup malmener : parce que je persiste et signe, je l'accorde à A. Gavalda, pour le très beau Je l'aimais chez le Dilettante.
*Prix du roman qui m'a le plus dépaysée : A. Gosh, Le pays des marées, chez Robert Laffont, pour découvrir le delta du Bengale.
*Prix du roman sans fard : N. O'Faolain, Chimères chez Sabine Wespieser.
*Prix du roman le mieux écrit, alors même que je l'ai lu en traduction : S. Clarke, Jonathan Strange et Mr Norell, chez Robert Laffont ; l'ouvrage de fond sur la magie anglaise. A lire absolument en antidote à Harry Potter. Si vous êtes sages, je vous citerai un extrait à l'occasion.
*Prix de l'ouvrage qui propose une approche ingénieuse de la littérature antique : L. de Chantal, Le Panthéon en Poche et A la table des Anciens aux Belles Lettres.
*Prix de l'essai de l'année (ce doit être le seul que j'ai lu, certes, mais il est bon) : P. Bayard, Comment parler des livres qu'on n'a pas lus ? aux éditions de Minuit (il devrait m'être très utile dans une quinzaine de jours).
*Roman de l'année : il n'y en a pas, parce que je n'en ai pas vu un seul se détacher ; mais, côté lecture, pour moi, 2007 était une petite année (s'il y avait un "Prix du manuscrit même pas publié mais qui m'a pris plein de temps et m'a empêché de lire plein d'excellents romans", je le décernerai à ma thèse).
J'attends donc vos suggestions pour le "roman de l'année".
*Prix du roman que je n'ai pas lu cette année mais qui est tellement extraordinaire qu'il mérite de figurer dans ce palmarès : A. Oz, Une histoire d'amour et de ténèbres, Gallimard.
27 juillet 2007
Sous le charme...
Ca y est, je sais...
Mais je ne dirais rien...
D'accord, j'ai mis un peu plus de temps que Valentine, Gaët ou Ipomée mais c'est parce que moi, je l'ai é-co-no-mi-sé (et non pas parce que je suis nulle en anglais, quoique...). Bon, j'avoue, parfois j'ai pris quelques pages d'avance sur ma lecture, c'était difficile de résister.
Le sondage suivant m'a été inspiré par les dessins d'Ipomée, avant que j'en discute avec ma copine Gaët. On venait d'envisager de tabooter officiellement le nom de Sarko comme celui de Who-must-not-be-named et je vous conseille d'aller voir le résultat sur son blog.
Où vous apprendrez aussi que faire du jogging nuit à la conscience politique ...
Quel est votre personnage favori dans toute la saga ?
Comme je suis généreuse, je vous donne le droit à deux réponses... En attendant les vôtres, voici les miennes :
1. Severus Snape (alias Rogue).
Eh oui, j'ai déjà longuement commenté l'attrait que je ressentais pour son regard hautain et sa moue méprisante... Et puis il y a son charmant petit air tourmenté... Je suis fan...
2. Hermione Granger.
... Parce que j'adore son côté "meilleure de la classe" qui se résigne régulièrement à enfreindre les lois.
J'avais aussi pensé à vous demander dans quelle maison vous auriez aimé être envoyés, mais je crains que le choix ne se réduise à Griffyndor et Ravenclaw, les deux autres n'étant guère attractives, à moins que...
Bonne journée et bonne lecture pour ceux qui sont encore plongés dans le dernier tome.
08 juillet 2007
Sortir du placard mais pas de la bibliothèque...
source : Sempé, Quelques philosophes (une mine !).
La sortie de l'ouvrage provocateur, mais stimulant, Comment bien parler des livres qu'on n'a pas lus ? a rendu in le coming-out littéraire.
Dans le chapitre "Ne pas avoir honte", P. Bayard rappelle un épisode de Changement de décor de D. Lodge que j'avais complètement oublié (ce qui va tout à fait dans le sens de la démonstration de l'essai). Philip Swallow le héros anti-héros récurrent de Lodge initie ses nouveaux collègues américains au "jeu de l'humiliation". Aude-Marie a dernièrement essayé de nous en réexpliquer la règle mais c'était très compliqué et ça n'a pas bien marché. Le concept, pour simplifier, est le suivant : il s'agit de dévoiler les classiques hyper classiques que tout le monde est censé avoir lus... et qu'on n'a pas lus... Alors, je me suis dit, l'été, c'est la période des "jeux de l'humiliation" télévisuelles, où chacun révèle ses petites hontes, ses failles, sa vie privée, ses névroses les plus secrètes (Secret Story, Koh-Lanta, l'Ile de la tentation and co), alors pourquoi ne pas faire la même chose en élévant un tout petit peu le niveau ?
Alors, voici ceux que je n'ai pas lus (et que, pour la plupart, je n'ai pas l'intention de lire) :
M. de Montaigne, Les Essais (et pourtant, je suis persuadée que c'est génial !).
B. Pascal, Les Pensées.
D. Diderot, Jacques le Fataliste (du moins, j'ai essayé au moins 5 fois mais jamais dépassé les dix premières pages).
J.-J. Rousseau, Les Confessions (même si j'ai été contrainte d'en étudier des extraits avec mes élèves en cours particuliers).
V. Hugo, Les Misérables, Les châtiments, Les contemplations, Le dernier jour d'un condamné, Ruy Blas...
A. Dumas, Les trois mousquetaires, Le comte de Monte-Cristo.
E. Zola, Germinal, Nana, Au bonheur des dames, L'assommoir, La curée, La bête humaine...
M. Proust, Le côté de Guermantes, La Prisonnière, Le temps retrouvé.
A. Camus, La peste.
S. Beckett, En attendant Godot.
E. Ionesco, Rhinocéros.
M. Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique.
N. Sarraute, Enfance.
et bien d'autres que j'oublie...
Pendant que j'y suis, j'avoue également que je n'ai jamais fini Les mémoires d'Outre-Tombe, que j'ai cru mourir d'ennui en lisant La faute de l'abbé Mouret (qu'il faute, mais qu'il faute, bon sang ! et ses énormes ficelles : le Paradou pour le paradis !), que je n'en peux plus de réexpliquer le chapitre 3 de Candide et que je déteste ce benêt bavard. J'ajoute aussi que je comprends Manon Lescaut qui tente sans arrêt de fuir le Chevalier des Grieux, le héros le plus ridicule de la littérature française (toutes les 3 pages, il s'asseoit sur une chaise et se met à pleurer "des ruisseaux de larmes"). Je reconnais aussi que je ne ris jamais en lisant Molière.
Mais je voue une passion démesurée à La Princesse de Clèves et recommande à tous de profiter de l'été pour lire et relire Le Rouge et le Noir ou Madame Bovary et pour découvrir les oeuvres moins connues de Balzac comme Une fille d'Eve, La rabouilleuse, Modeste Mignon, Beatrix ou le bien-nommé Chef d'oeuvre inconnu. Allez lire aussi les oeuvres tardives de Maupassant comme Fort comme la mort ou Notre coeur. Si la poésie vous tente, plongez-vous dans les merveilleux poètes du vingtième, les compliqués, comme Saint John Perse, Exils ou son tout petit recueil Oiseaux de Braque, ou les tout simples comme J. Supervielle, La fable du monde et C. Roy, Poésies.
J'attends vos impressions, critiques, remontrances, révélations et recommandations,
K*.
12 juin 2007
Des polars pas très noirs...
Pour celles et ceux qui aiment le suspense et le mystère
pour celles et ceux (mais ils sont plus rares) qui, comme moi, au cinéma, se cachent la tête dans leurs mains, dans le siège ou dans l'épaule chérie du voisin dès que la musique devient inquiétante
qui tremblent de peur rien qu'en regardant Charade à l'Action Ecole,
bref, pour les sensibles, les petites natures et les peureux(ses),
Kalliope, nouvelle détective, a découvert au hasard de ses pérégrinations livresques quelques polars pas trop noirs.

Cela fait longtemps que je veux évoquer cette série romanesque et je n'ai jamais pris le temps ; pourtant je suis devenue une inconditionnelle des romans de Jasper Fforde. Pour l'instant, trois sont sortis en France :
L'affaire Jane Eyre et Délivrez-moi ont paru en poche (10/18), Le puits des histoires perdues est sorti il y a quelques mois chez Fleuve Noir. Je salue au passage le travail de Roxane Azimi qui les traduit en français car j'ai essayé de les lire en anglais et... ça m'a pris un certain temps. L'histoire, difficile à résumer, est à peu près celle-là : dans un monde qui ressemble au nôtre mais qui n'est pas le nôtre (on est aux limites de la science-fiction, mais il ne faut pas se laisser rebuter par l'étiquette) l'héroïne, Thursday Next, détective littéraire, lutte contre des malfaiteurs, seuls ou regroupés dans une association appelée Goliath, qui tentent de s'en prendre aux livres et à leurs habitants. Là, c'est ultra-résumé, mais j'espère que ça vous donnera envie de le lire, car les romans sont surprenants, passionnants, poignants et exaltants. L'ouvrage est totalement inclassable et indéfinissable, mais brillant et inventif. L'auteur a su distiller du suspense, une histoire d'amour et surtout, surtout, il excelle à titiller notre culture littéraire, à semer le doute dans nos souvenirs romanesques et à laisser entrevoir la vie secrète de nos héros préférés une fois le livre refermé. Car le coup de génie de Jasper Fforde (surtout à partir de Délivrez-moi), c'est d'avoir imaginé un univers parallèle, totalement fictif mais parfaitement vraisemblable. Il s'agit de la bibliothèque universelle, que Thursday découvre dans Délivrez-moi et visite de fond en comble dans Le puits... (quoique dans le 3ème, JF commence un peu à s'essoufler et à s'enfoncer dans l'ornière... mais j'ai quand même envie de me lancer dans le suivant). On navigue constamment entre littérature et réalité, entre personnages fictifs, réels ou fictifs au carré et l'on ne s'ennuie jamais. Mon seul regret, c'est de ne pas connaître assez bien la littérature anglaise pour saisir toutes les allusions dont les ouvrages sont truffés, mais l'on trouve beaucoup de plaisir à lire les premiers, peut-être moins "happy few" que le 3ème, même sans cet aimable jeu de piste.
Précipitez-vous donc sur cet ovni littéraire, qui n'a pas vraiment de frères et soeurs, même si le jeu avec la littérature et le lecteur a pu me rappeler deux autres policiers que j'ai beaucoup aimés : Club Dumas d'A. Perez-Reverte et La caverne des idées de J.-C. Somoza (au passage si quelqu'un lisant ce blog se rappelle que je le lui ai prêté, je veux bien le récupérer... j'ignore totalement où il est passé). Comme j'ai prêté et sans doute définitivement égaré les 2 premiers de Jasper Fforde, je vous citerai un passage du Puits des histoires perdues : il s'agit du "stage de gestion de la colère" dirigé par Miss Havisham (l'une des protagonistes des Grandes Espérances de Dickens) avec les personnages des Hauts de Hurlevent.
"-Bonsoir, tout le monde, déclara Miss Havisham, et merci d'être venus assister au stage sur la gestion de la colère organisé par la Jurifiction.
Elle s'exprimait sur un ton presque amical, ce qui ne lui ressemblait guère ; je me demandais combien de temps elle pourrait tenir.
-Et voici Miss Next qui assistera à la séance en observatrice. Bon, allez, donnons-nous la main et formons un cercle de confiance pour l'accueillir dans le groupe. Où est Heathcliff ?
-Je ne sais absolument pas où est cette crapule ! clama Linton rageusement. Il est peut-être vautré dans la bourbe, je m'en moque... Que le diable l'emporte, ce ne sera pas trop tôt !
-Oh ! s'écria Catherine en retirant sa main de celle d'Edgar. Pourquoi le hais-tu autant ? Lui qui m'a aimée plus que tu n'as jamais su le faire... !
-Allons bon, interrompit Miss Havisham d'un ton conciliant. Rappelez-vous ce qu'on a dit la semaine dernière à propos des insultes. Edgar, vous devriez vous excuser auprès de Catherine d'avoir traité Heathcliff de crapule, et vous, Catherine, vous avez promis de ne pas parler de votre amour pour Heathcliff devant votre mari.
Ils marmonnèrent des excuses.
-Heathcliff ne va pas tarder, annonça une domestique que je supposai être Nelly Dean. Son agent a dit qu'il avait de la promo à faire. Ne peut-on pas commencer sans lui ? (...)
-Oyez, oyez, fit une voix dans l'ombre.
Le groupe se tut et se tourna vers le nouvel arrivant qui fit son entrée, flanqué de deux anges gardiens et d'un individu qui avait l'air d'être son agent. L'homme était brun, basané et beau comme un dieu. Jusque là, je n'avais jamais bien compris pourquoi les protagonistes des Hauts de Hurlevent se conduisaient quelquefois de façon irrationnelle. Mais maintenant que je l'avais devant moi, tout s'éclaircissait : Heathcliff avait un charisme quasi surnaturel, à vous charmer un cobra d'un seul regard de ses yeux noirs et perçants.
-Heathcliff ! s'écria Catherine, se précipitant dans ses bras. Oh, Heathcliff, mon chéri, tu m'as tellement manqué ! (...)
-Mr. Heathcliff, dit Havisham d'un ton sévère, ça ne se fait pas d'arriver en retard aux réunions ni de narguer ses camarades.
-Au diable vos réunions, Miss Havisham ! s'emporta-t-il. Qui est la vedette dans ce roman ? Qui les lecteurs s'attendent-ils à voir en ouvrant ce livre ? Moi. Qui a remporté le prix du Jeune Premier le Plus Ombrageux pour la soixante-dix-septième fois d'affilée ? Moi. Toujours moi. Sans moi, Les Hauts de Hurlevent n'est qu'une oeuvrette provinciale longue comme un jour sans pain et sans grand intérêt. Je suis la star de ce livre et je fais ce qui me plaît, madame ; allez le dire à l'Homme à la Cloche, au Conseil ou au Grand Manitou en personne, je m'en balance complètement !"
Allez mesdemoiselles, avouez : qui n'a jamais rêvé de voir en vrai, non Heathcliff, mais Darcy d'Orgueils et Préjugés ?
Le deuxième roman est très différent, même s'il a également pour cadre la campagne anglaise. Il est intitulé
Qui a tué Glenn ? a été écrit par une certaine Léonie Swann, traduit par F. Weinman et publié chez Nil Editions. Il possède une particularité charmante qui ne se voit pas sur les photos :

le corps de la brebis est fait d'une petite fourrure toute douce au toucher. So chic !
Un matin, les moutons du troupeau de G. Glenn découvrent que leur berger a été assassiné. Qui a donc a pu commettre ce crime odieux ? C'est ce que nos héros à 4 pattes vont chercher à savoir, en menant une enquête discrète en marge des habitants du village qui ont l'air tous plus louches et suspects les uns que les autres...
Soyons honnête, l'intrigue policière, captivante au début, se révèle finalement bien décevante, mais elle relève plutôt de l'accessoire et du fil conducteur. La grande réussite de l'auteur, dans cet ouvrage original, c'est de nous faire voir le monde par les yeux des brebis et des béliers. Ils ont chacun leur personnalité mais sont tous plus attachants les uns que les autres : il y a Mopple la Baleine, le mouton-mémoire, Zora, Cordélia, Sir Ritchfield, Othello... Chacun a ses talents, ses mystères et le désir de venger un berger qui, malgré sa rusticité un peu brutale et ses trafics pas très clairs, était le seul capable de leur raconter de belles histoires.
Et voici justement l'histoire de la star du troupeau, Miss Maple, la brebis-détective "la plus intelligente du troupeau etc. etc. etc."
"Il y avait très longtemps, à l'époque où Miss Maple n'avait pas encore vu d'hiver, Georges mangeait tous les matins du pain beurré nappé de sirop d'érable. Quand il faisait beau, il prenait son petit-déjeuner dehors, en public, sous les regards envieux de ses moutons. Il installait une petite table branlante devant les marches de sa roulotte. Puis il faisait du café. Ensuite, il apportait l'assiette chargé de tartines. Le temps qu'il retourne activer la cafetière, le pain restait au soleil sans surveillance. Tous les moutons rêvaient de le manger, mais seule Miss Maple savait compter jusqu'à cinquante. Dès que Georges tapait sur le métal du plat de la main, c'était parti. De un à quinze : elle se faufilait vers la roulotte. De quinze à vingt-cinq : elle jetait par précaution un coup d'oeil vers la porte. De vint-cinq à quarante-cinq : elle léchait délicatement le sirop qui recouvrait le pain, si délicatement qu'à la fin il n'y avait pas la moindre trace de langue de mouton. Il fallait aussi veiller à laisser une très fine couche de sirop marron pour éviter que Georges ne remarque quoi que ce soit. De quarante-cinq à cinquante : elle rejoignait les autres en courant et se réfugiait dans le corps laineux de sa mère, qui était un peu honteuse. A cinquante-et-un, Georges sortait de la roulotte, un bol de café brûlant à la main, et commençait son petit-déjeuner.
Un jour, la cafetière cassa. A trente-cinq, Georges se tenait déjà dans l'encadrement de la porte, les bras croisés. Ce jour-là, il lui donna son nom : Miss Maple. Avant même son premier hiver. Les autres furent un peu jaloux et sa mère aussi fière que si elle avait elle-même dérobé le sirop. Quant à Miss Maple, elle se pavana jusqu'au coucher du soleil d'un air distingué parce qu'elle était le plus jeune agneau à jamais avoir été baptisé."
Pour ceux qui veulent découvrir ce qu'on voit du monde, le nez dans les herbes couvertes de rosée, sans que ça vole au ras des pâquerettes !
Bises,
K*.
24 mai 2007
Faire-part (bis)
Peu d'activité sur ce blog en ce moment... mais les plus attentifs auront peut-être remarqué l'apparition discrète d'un petit nouveau dans la colonne des liens. Un petit frère ou plutôt un oncle ? Je ne sais...
"Lire au bord du lac d'Annecy",
c'est le blog du meilleur libraire d'Annecy (qui est aussi le père de Kalliope). Et je dis ça avec la plus grande impartialité, comme vous l'imaginez.
On y écrira sur les livres, les livres et encore les livres... sur les auteurs et sur les lecteurs, sur des éditeurs et sur des coups de coeur.
Si vous ne savez pas quoi lire, si vous voulez découvrir des inconnus ou si vous voulez lui faire part de vos propres trouvailles, filez sur son blog.
Bises,
K*.
PS : Vous y retrouverez (encore !) mes propres notes de lecture... Je fais dans la multipublication. Oui, oui, mon narcissisme s'aggrave, je sais...
10 mai 2007
Quitter la politique... pour mieux y revenir.
Ma petite balade littéraire de ces jours demeurera en lien avec l'actualité. Pour en rire et pour en pleurer...
> la gorge serrée en parcourant le très beau roman de l'auteur suédois Henning Mankell, intitulé Tea-Bag et publié au Seuil. Je connaissais les excellents polars de Mankell (mention spéciale à La lionne blanche et à L'homme qui souriait, mais chacun a ses favoris) et là j'ai découvert une toute autre veine. C'est le roman d'un écrivain engagé, grand connaisseur de l'Afrique, qui plonge son lecteur au coeur d'un monde inconnu et discret, celui des immigrés clandestins. L'histoire met en scène un poète qui publie depuis des années des recueils abscons et autocentrés(d'autres font des thèses absconnes au demeurant, mais là n'est pas le propos... et oui, je sais que le féminin de "abscons" est "absconse", sauf dans le cas de ma thèse) jusqu'au jour où, par un concours de circonstances, il renoue avec un ancien ami qui lui fait découvrir un univers inconnu, celui des immigrés en Suède. Jesper Humlin doit apprendre à écrire à 3 jeunes filles. Par elles, il en viendra à côtoyer tout un monde de détresse, de solitude, de désespoir, mais aussi d'énergie à survivre, envers et contre tout. A leur charme, à leur force, il est impossible de résister. Le roman est parfois très drôle, notamment quand le narrateur explore la vie du poète, presque caricatural avec ses phobies et ses petites vanités, persécuté par un éditeur qui veut à toute force lui faire écrire un polar, une mère et une compagne qui exigent de lui des enfants et un courtier qui s'ingénie à lui faire croire qu'il n'a pas tout perdu en bourse. On frôle parfois l'absurde. C'est bien plus sombre quand on se plonge dans les souffrances, les récits et les mensonges de jeunes filles chassées par le malheur et la violence de leur pays d'origine. Au terme de leur quête d'une Europe rêvée, elles ne trouvent que des désillusions et une existence à mener dans la crainte permanente d'être arrêtées et reconduites à la frontière. Ce livre a le mérite, une fois encore, de mettre des noms sur les visages anonymes de tant d'immigrés, sur des gens qu'on n'imagine qu'en groupe. C'est tout de suite moins facile, quand on lit ces tragédies personnelles, de penser "qu'il n'y a qu'à tous les expulser, ça résoudra une grande partie du problème"... Le livre ne verse jamais dans l'angélisme et la béatification des victimes de l'immigration, acculées à l'illégalité et au repliement identitaire pour survivre. Il évite également l'écueil du pathos : le ton reste sobre, le regard lucide mais poignant.
Quelques mots extraits du livre :
"- Moi je t'ai écoutée.
-Tu n'as pas entendu ma voix. Tu n'entendais que la tienne. Tu ne m'as pas vue. Tu voyais une personne qui naissait de tes mots à toi.
-Ce n'est pas vrai.
Tea-Bag haussa les épaules.
-Vrai ou pas vrai, quelle importance ?
-Que va-t-il se passer ?
-On se lève, on s'en va. Tu nous vois partir. On est parties. Voilà. Stockholm est une ville qui vaut les autres, pour les gens qui n'existent pas. Qu'on entrevoit, puis qui s'effacent. Je n'existe pas. Tania non plus. On est des ombres au bord de la lumière. De temps en temps, on tend un pied ou une main, ou un bout de visage à la lumière. Mais on les retire très vite. On est en train de gagner le droit de rester dans ce pays. Comment on va le gagner, je n'en sais rien. Mais aussi longtemps qu'on reste cachées, aussi longtemps qu'on est des ombres et que vous ne voyez qu'un pied ou qu'une main, nous approchons. Un jour nous pourrons peut-être aller dans la lumière. Mais Leïla existe déjà. Elle a trouvé comment sortir du monde des ombres."
Sans doute ai-je beaucoup de points communs avec le héros de l'histoire. Comme lui, des gens, et notamment mon amie Clarisse, se sont efforcés de m'ouvrir les yeux. C'est donc aussi maladroitement que lui, et dans la mesure de mes faibles moyens, que j'essaie de prolonger l'action et l'engagement de ceux qui font "bouger les lignes" (puisque l'expression est à la mode).
> sourires et soupirs à la lecture de l'ouvrage de François Bégaudeau, Entre les murs (folio). C'est le récit du quotidien d'un prof de lettres dans un collège parisien plutôt périphérique que central (et centriste !!), l'histoire de la lutte chaque jour recommencée pour faire cours et continuer à dispenser une culture commune. La narration est rythmée par le calendrier scolaire, les événements petits et grands, l'espoir et le découragement. On y entrevoit quelques visages attachants, on traverse quelques moments cocasses, où l'on éclate d'un grand rire franc mais, le plus souvent, on rit jaune. Les élèves contestent, le prof a la répartie plutôt sèche, l'optimisme n'est pas de rigueur tandis que l'année avance, cahin-caha. Ce n'est pas très encourageant, peut-être réaliste. Pas de commentaires, juste des dialogues. Des mots et des faits, bruts, en apparence du moins. L'auteur prétend se limiter à des instantanés pris sur le vif sans volonté organisatrice. Nous ne lui ferons pas l'injure de croire à sa parfaite objectivité mais l'effet est percutant. On y voit deux camps toujours sur la brèche, tandis que le conflit larvé menace à chaque instant d'éclater. Je crois que je préfère néanmoins quand ce sont mes amies Gaët et Soph qui me parlent avec passion de leurs cours et de leurs petites victoires de chaque jour.
La parole au livre :
"Pas de feuille au coin de la table du troisième rang où somnolait un polo jaune en satin que j'ai avisé.
- Comment je fais pour t'adresser la parole, toi là-bas ? Comment je vais t'appeler ? J'vais t'appeler Quatre-vingt-quatorze ?
- Ca c'est pas mon prénom m'sieur. Mon prénom c'est Bien-Aimé.
- Ah bon, parce que moi j'me suis dit il a pas mis son nom en coin de table parce que c'est déjà écrit sur son polo.
- Rien à voir m'sieur.
- C'est quoi, alors, quatre-vingt-quatorze ?
- J'sais pas moi, c'est un chiffre.
- Tu veux dire un nombre.
- Ouais c'est ça, un chiffre.
La sonnerie a fait l'effet d'un pétard dans une volière assoupie. Je surveillais du coin de l'oeil Mezut qui se demandait si j'avais oublié ou non, mais a préféré ne pas prendre le risque et s'approcher en silence, déposant d'abord son autoportrait à côté de mon carnet d'absences.
- Tu vas être comme ça toute l'année ?
Sa tête baissée cachait je ne savais quelle mine.
- Je t'écoute. Tu vas être comme ça toute l'année ?
- Comme ça comment ?
- Comme ça genre je me retourne sans arrêt, et je souris bêtement quand on me parle.
- Y'a quelque chose j'avais pas compris.
- Tu vas être comme ça toute l'année ?
- Non.
- Parce que si t'es comme ça toute l'année, ça va être la guerre et c'est toi qui vas perdre. Soit c'est la guerre et ça va être un cauchemar pour toi, soit tu fais les choses bien et ça se passera bien, bonne fin de journée.
- Merci. Au revoir m'sieur."
> Pour rire à gorge déployée, il faut lire l'hilarant pastiche de Gospé et Sempinny, diplômés de toutes les plus hautes écoles "à l'ouest du Pécos". Il est intitulé Le petit Nicolas, Ségolène et les copains et publié aux éditions du Rocher (à Monaco, oui oui, Véro). L'imitation du petit Nicolas et de ceux qui nous gouvernent est parfaite et les chapitres nous permettent de revisiter agréablement les rebondissements de ces derniers mois depuis le référendum et le départ de Raffarin jusqu'à Noël environ. La caricature, jamais méchante, tombe toujours juste.
L'extrait suivant vous convaincra sans doute. Il est extrait du chapitre "Nicolas est candidat" (aux élections du délégué de classe...)
"François a dit que tous les candidats devaient pouvoir s'exprimer à égalité. Parce qu'il dit souvent que Nicolas et Ségolène sont les chouchous de la maîtresse, même qu'ils sont les premiers de la classe alors qu'il n'y a pas de raison.
Lionel a demandé à prendre la parole et il a fait tout un discours. On n'a pas très bien compris ce qu'il voulait dire, parce que c'était trop compliqué.
Laurent a expliqué que ça lui paraissait normal que ça soit lui, le délégué, parce qu'il avait des "facilités".
Ségolène a dit qu'elle était plus gentille et plus soigneuse que les garçons, et qu'une fille pourrait mieux aider la maîtresse, parce qu'elles se comprendraient.
Jean-Marie a dit que ce serait une catastrophe s'il n'était pas élu délégué, parce que c'était vraiment une dernière chance pour la classe et qu'après ce serait bien trop tard.
Philippe a dit qu'on ne pouvait pas élire quelqu'un qui est toujours au piquet.
Dominique a dit qu'il refusait de se présenter, parce qu'il voulait susciter autour de lui un vaste rassemblement.
José et Olivier discutaient au fond de la classe, pour savoir lequel des deux se présenterait. Finalement, ils ont dit qu'ils seraient tous les deux volontaires pour mieux représenter leur sensibilité.
Jack a promis qu'avec lui la classe serait plus gaie. Même qu'il partagerait ses Malabar.
Alors, Nicolas a levé le doigt pour prendre la parole. Il a dit qu'il avait les meilleures notes, et qu'il courait le plus vite, et qu'il n'allait jamais au coin, et qu'alors il était le mieux placé.
Il a dit à Ségolène qu'il la protégerait, et à François qu'il tiendrait compte de ses conseils. Il a dit que Jean-Marie avait raison, mais qu'il avait trop mauvais caractère, et qu'il veillerait à ce qu'il ne soit pas toujours au piquet. Il a dit à Laurent qu'il aimait les voitures de course, et à José qu'il aimait l'odeur du foin à la campagne. Il a dit à Lionel qu'il était le meilleur au foot, et à Jack qu'il était un artiste. Il a même demandé à la maîtresse pourquoi elle n'était pas directrice. Il n'y a qu'à Dominique qu'il n'a pas parlé."
Je ne résiste pas au plaisir de vous donner le résultat de l'élection : une voix chacun !
Bises et bonne lecture,
K*.
PS : je suis pas bayrouiste mais j'ai adoré la couverture du numéro 524 de Marianne (en vente cette semaine mais, pour l'instant, je n'ai vu que l'affiche...)
http://www.marianne2007.info/La-couverture-du-numero-524-de-Marianne-N-ayez-pas-peur-_a1328.html
17 avril 2007
Le bon grain est livresque
Espérons que j'aurai plus de succès avec ce message qu'avec le précédent... Il faut croire que la poésie ne fait plus recette même si elle s'affiche obstinément dans les rames de métro.
Donc, je refais un petit tour de manège pour vous présenter mes lectures du mois. Pour la Pâque (juive et chrétienne), j'ai décidé de reprendre une métaphore empruntée au Nouveau Testament (est-elle présente également dans l'Ancien Testament ? je l'ignore, mais j'attends les réponses des spécialistes qui liraient ce blog...).
> le grain de sable, qui se glisse dans l'itinéraire tranquille de Peter Debauer, héros du Retour de Bernard Schlink (Gallimard), c'est le livre qu'il lit (en partie seulement) un été chez ses grands-parents et qui présente de troublantes coïncidences avec sa propre existence. Ce doute minuscule le conduit à mener l'enquête de sa vie. Il y découvrira le mystère de ses origines et la possibilité d'aimer. Une variation contemporaine sur le mythe d'Ulysse, dans laquelle le héros est tantôt Ulysse, tantôt Télémaque et, qui sait, peut-être même Pénélope... Le livre a été éreinté par la critique allemande, paraît-il, mais moi j'ai beaucoup aimé. Peut-être parce que le sujet recoupe mes préoccupations de thèse... mais je crois que j'ai d'abord été captivée par l'intrigue et par le jeu littéraire de réécriture.
L'extrait qui va vous donner envie de le lire :
"Je m'étais pris d'affection pour lui. Parce qu'il aimait l'Odyssée et qu'il jouait avec son texte. Parce que la lecture de son roman avait été ma première rencontre, et non la pire, avec la littérature populaire. Parce que sa fin ouverte, qui à vrai dire n'en était pas une, avait fait faire des cabrioles à mon imagination. Parce qu'on ne saurait s'occuper aussi longtemps de quelqu'un sans se prendre d'affection pour lui.
Ou le haïr. Même si je n'en étais pas là, sa façon de jouer, qui m'avait plus dans son roman, ne me plaisait plus dans ses lettres et dans ses articles. (...)
Je continuais à vouloir savoir la fin du roman. Si nombreuses que fussent les histoires de soldat rentrant de la guerre que j'avais lues, si nombreuses aussi les suites que je pouvais imaginer aux rencontres du 38 Kleinmeyerstrasse, je n'en voulais pas moins savoir comment l'auteur avait raconté jusqu'au bout la rencontre. Peut-être était-ce un retour qui n'avait encore jamais été raconté, jamais été écrit, jamais encore été pensé. Peut-être était-ce le retour par excellence."
Si vous aimez cet ouvrage, vous aimerez aussi le chef d'oeuvre de B. Schlink, Le liseur ainsi que le très beau roman de R. C. Zafon, L'ombre du vent. Pour un autre genre de variation sur l'Odyssée, lisez Paix à Ithaque du hongrois Sandor Maraï.
> le grain de folie, je l'ai trouvé dans le premier roman de Jean-Paul Dubois (Robert Laffont) intitulé Tous les matins je me lève. Ce n'est pas récent (1988) et depuis il a enchaîné les succès dont Une vie française (que je ne t'ai toujours pas rendu, Zélia !!). Comme ne l'indique pas le titre, c'est l'histoire d'un type qui n'arrive pas à se lever le matin (ça rappelle quelqu'un, non ?) et ça tombe bien parce qu'il est écrivain, donc il a pleine licence pour organiser son temps. Il consacre donc ses journées à de longues escapades en bagnoles dans sa vieille Triumph avec ou sans épouse et enfants, à de longues discussions avec des potes aussi paumés que lui, à enchaîner les longueurs dans sa piscine de 7 m de diamètre (170 longueurs avec ses lunettes anti-buée), à terroriser les critiques littéraires aigris et à sauver des chiens dans la mer déchaînée au péril de sa propre vie. Et à prendre de bonnes résolutions ! J'oubliais ses nuits passées à sauver de la défaite l'équipe de France de rugby. C'est drôle, loufoque et iconoclaste à souhait... avec un soupçon de mélancolie en arrière-plan : j'adore.
L'extrait qui va vous donner envie de le lire : "J'ai enfoncé la tête dans l'oreiller. Il n'a pas résisté. Quand j'ai ouvert l'oeil, j'ai essayé de deviner l'heure à l'intensité du jour qui filtrait par le contrevent. J'ai pensé : "Il est dix heures douze." Le radioréveil indiquait douze heures vingt-cinq. Ca m'a mis de mauvaise humeur. D'abord parce que je m'étais trompé, parce que le temps avait filé plus vite que je ne l'avais ressenti et surtout parce que, une fois encore, j'allais me lever tard. Je n'aimais pas ça mais je n'arrivais pas à faire autrement."
En fait, je me dis que cet extrait ne va peut-être pas tant vous plaire, mais ce passage est pour moi l'expression d'une expérience quasi-quotidienne !
Alors j'ajoute l'épigraphe, qui n'est pas de Dubois mais de Cioran et qui donne l'exacte tonalité du livre :
"Si on avait une perception infaillible de ce qu'on est, on aurait tout juste encore le courage de se coucher, mais certainement pas celui de se lever."
Pour prolonger cette lecture, je ne penserais pas à un autre livre mais à un film : Kennedy et moi avec J.-P. Bacri en écrivain ronchon et cynique.
> le grain de beauté se déroule dans la campagne française de 1930. Il s'agit du dernier roman paru d'Irène Némirovsky, Chaleur du sang (Denoel). Déjà, pouvoir lire ce livre et le précédent, Suite Française, tient du miracle : nous le devons au courage et au dévouement des filles de l'auteur qui ont transporté avec elles, de cache en cache, pendant la seconde guerre mondiale, les précieux derniers feuillets de leur mère. Les romans de Némirovsky (ceux que je connais du moins) sont féroces avec tendresse, élégants avec précision, et humains, profondément humains. C'est un délice de s'y plonger et un crève-coeur de devoir les abandonner, surtout quand ils sont inachevés comme Suite Française. L'intrigue de Chaleur du sang est simple, mais difficile à résumer : le roman traite des passions qui peuvent conduire à tout abandonner, à briser autrui pour assouvir son désir, folies de jeunesse qu'une fois devenu vieux, on contemple sans plus les comprendre. Le récit embrasse deux générations, deux époques pour toujours perdues l'une pour l'autre. L'expérience des uns ne sert en rien aux autres. C'est assez bref, mais efficace. On en ressort une fois encore ébloui par les dons d'observation et de conteuse d'Irene Némirovsky.
Pour vous faire sourire, la parfaite description du mariage de province :
"(...) Je revoyais tous ceux auxquels il m'avait été donné d'assister, ces longues ripailles de province, les figures rouges des buveurs, les garçons loués à la ville voisine avec des chaises et le parquet du bal, la bombe glacée au dessert, le marié qui souffre dans ses souliers trop étroits et, surtout, surgis de tous les coins et recoins de campagne environnante, la famille, les amis, les parents, les voisins, perdus de vue parfois depuis des années et qui reviennent tout à coup comme des bouchons sur l'eau, chacun éveillant dans la mémoire le souvenir de brouilles dont l'origine se perd dans la nuit des temps, d'amours et de haines mortes, de fiançailles rompues et oubliées, d'histoires d'héritages et de procès...
Le vieil oncle Chapelain, qui a épousé sa cuisinière, les deux demoiselles Montrifaut, deux soeurs qui ne se parlent plus depuis quatorze ans, quoiqu'elles habitent la même rue, parce que l'une d'elles, un jour, n'a pas voulu prêter à l'autre sa bassine à confitures, et le notaire dont la femme est à Paris avec un commis-voyageur, et... Mon Dieu, quelle réunion de fantômes, un mariage de province !"
Pour clore ce billet, je vous citerai un passage qui parle... de grain !
"-Ah, mon ami, devant tel ou tel événement de votre vie pensez-vous quelquefois à l'instant dont il est sorti, au germe qui lui a donné naissance ? Je ne sais comment dire. Imaginez un champ au moment des semailles, tout ce qui tient dans un grain de blé, les futures récoltes... Eh bien, dans la vie, c'est exactement pareil. L'instant où j'ai vu François pour la première fois, où nous nous sommes regardés, tout ce que cet instant contenait... c'est terrible, c'est fou, ça donne le vertige ! ... Notre amour, notre séparation, ces trois ans qu'il a passés à Dakar, lorsque j'étais la femme d'un autre et... tout le reste, mon ami... Puis, la guerre, les enfants... Des choses douces, des choses douloureuses aussi, sa mort ou la mienne, le désespoir de celui qui restera.
-Oui, dis-je, si on connaissait d'avance la récolte, qui sémerait son champ ?
-Mais tous, Silvio, tous, fit-elle en m'appelant du nom qu'elle ne me donnait plus que rarement. C'est la vie, cela, joie et larmes. Tous veulent vivre, sauf vous."
Bises et bonne lecture,
K*.


