01 mai 2009
Le dindonneau de Proust
L'un des grands plaisirs que l'on trouve à retourner au collège, c'est de pouvoir y éprouver les effets de la doctrine proustienne de la réminiscence affective.
Formulation pompeuse, formulation de prof de français pour évoquer ce qu'on appelle généralement plus simplement l'effet madeleine de Proust.
Je ne parlerai pas ici des jours de neige à Paris cet hiver durant lesquels l'excitation des ados était inversement proportionnelle à l'épaisseur de la couche de neige au sol dans la cour. Les jeux dans cette misérable couche crasseuse parisienne ne me rappelaient que de loin en loin le déchaînement dans les écoles haut-savoyardes, les batailles de boules de neige, les bonhommes, les foots où les congères nous faisaient opportunément confondre ballon et tibia du joueur adverse et, surtout, les petits matins où j'essayais par tous les moyens d'échapper à la volonté parentale de me faire porter d'horribles et ridicules bottes de neige. Forcément, elles déparaient totalement le style que j'avais l'espoir d'acquérir un jour, espoir qui reculait d'autant plus que j'avançais en bottes. (De surcroît, que mes parents semblaient être les seuls à avoir le souci de conserver en l'état mes chaussures de tous les jours, les parents des autres ne semblaient nullement s'en préoccuper et laissaient leur progéniture porter ce qui lui plaisait).
Je ne parlerai pas non plus de ces rituels étranges, exotiques, voire barbares, que je découvre dans mon collège parisien comme le hurlement de fin des cours le samedi avant les vacances, le port du bonnet de Père Noël lors de l'après-midi qui suit le repas de Noël, les mystérieux concombres râpés (oui, oui, comme les carottes, c'est vert, c'est spongieux, j'ai mis du temps à identifier le légume à qui l'on avait réservé ce traitement avant de me rappeler la tradition du concombre masqué), les-saucisses-par-3 -pour-les-profs-et-par-2-pour-les-élèves (parce qu'il est certain qu'on a plus besoin de manger, dans notre grand âge, que des ados en pleine croissance), le friand tomate-saucisse (ah tiens, surprise, encore une saucisse dans le friand) ou les frites congélées cuites au four puis refroidies pour être apportées dans mon collège en liaison froide et ensuite réchauffées (incontestablement les pires que j'ai jamais avalées, réusissant le tour de force d'être à la fois sèches et spongieuses).
Non, je veux vous parler plutôt de ce qui m'a permis de revivre mon adolescence, de ce qui m'a donné l'occasion de faire l'expérience de la permanence, inamovible, intangible, quasi-inaltérable, tandis que, doucement et presque sans m'en apercevoir, je passais de 14 à 30 ans : les friands au fromage, les oeufs mayo sur tomates en tranches régulières couvertes d'une vinaigrette épaisse et acide, les viandes et poissons baignant dans une sauce qui vous pèse sur l'estomac les cinq heures suivantes sans vous donner pourtant l'impression d'être rassasiée et, surtout, surtout, le dindonneau...
Le dindonneau, donc, c'est la viande que vous ne connaissez vraisemblablement pas si vous n'avez jamais mangé en cantine et que vous vous êtes empressés d'oublier si jamais vous y avez goûté. En théorie, le dindonneau, ce devrait être le petit de la dinde, et comme le veau, ou l'agneau, ça paraît alléchant. Sauf que la réalité est toute autre, en tout cas en cantine : sous vos yeux, une tranche de viande non pas blanche, mais grise, qui s'écrase et s'émiette sous la moindre pression de la fourchette, aussi spongieuse qu'une madeleine proustienne plongée dans du thé, mais bien moins savoureuse. Enfin, pourvue quand même d'assez de goût pour que cela me soulève le coeur. Je ne peux m'empêcher, en contemplant le massacre dans mon assiette, de penser que l'on a agrégé des tas de rebuts de viande divers, peut-être de vieille dinde, ce n'est pas impossible, oubliée dans sa batterie, pour m'offrir quelque chose de présentable qui finalement ne le sera même pas jusqu'à ce que je le porte à ma bouche.
J'ai donc retrouvé mes vieilles habitudes de collégo-lycéenne : je m'approche avec méfiance du comptoir, demande presque les papiers d'identité de la viande et, très souvent, fait l'impasse au profit des inénarrables frites ou de l'incontournable purée (heureusement, je n'ai encore jamais été confrontée aux salsifis, qui me plongeraient dans un cruel dilemme). Je compense en mangeant du pain - généralement rassis, comme lors de mon adolescence - et, surtout, en dévorant millefeuilles, tartes au chocolat et palmiers à la sortie des cours.
Une seule chose a évolué : je stocke les millefeuilles dans les cuisses (je peux presque les compter) bien plus durablement qu'à 15 ans !
Edit : un autre changement depuis mes 15 ans, mes élèves me trouvent "trop stylée" quand je descends les chercher dans la cour sans bottes de neige et avec mes lunettes de soleil. Dois-je me fier cependant à l'opinion d'ados eux-mêmes en quête de style ?
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